Il y a longtemps de ça j'avais lu dans un magasine le récit d'une femme qui racontait qu'un jour, elle avait craqué, trop de pressions, de fatigue, de stress professionnel et familial, et qu'au volant de sa voiture, elle n'était pas rentré chez elle. Elle avait continué à rouler, droit devant elle, arrivant en Normandie et y passant la nuit.
Son récit m'a poursuivi longtemps, et je m'interrogeais : où est la limite entre l'acte pûrement égoïste et le réflexe salvateur ? Cette femme, qui lâchait la bride du rationnel sur un coup de tête, m'inspirait un mélange d'admiration (elle a réussi â lâcher prise) et de dédain (elle ne pense qu'à elle sans se soucier des conséquences).
L'autre jour, par une belle matinée de ras le bol et de saturation diverses, j'étais au volant de ma voiture, le regard fixe et la main crispée sur le volant. Je roulais, donc, sans idée aucune de ma destination, quand soudain, j'ai vu le panneau vert. Celui sur lequel figure le nom de cette ville où j'ai passé l'année de mes 8 ans, celui qui me faisait penser à chaque fois : un jour j'y retournerais, pour confronter mes souvenirs avec le temps présent.
Alors sans réfléchir, j'ai pris la direction indiquée par le panneau vert. J'ai enchainé les kilomètres, traversant des petits pays et tentant de rester indifférente à la voix sourde de la culpabilité, celle qui me susurrait : mais qu'est ce que tu fais là ? Rentre chez toi, ils sont sûrement inquiets, tu n'as pris ton portable, c'est n'importe quoi...
Et puis je suis arrivée à destination.
Alors j'ai tout revu... La maison aux briques rouges, identiques à ses voisines, dans cet alignement propre aux villes du Nord. La petite chapelle , à l'angle de la rue. Le trajet, que j'ai refait a pied, entre la maison et l'école (ce trajet dont mon père m'avait un jour dit "bah, ça doit faire 500 mètre" et qui m'a servi pendant longtemps de répère étalon pour cette distance). Le 8 à 8 n'existait plus sur la petite place ronde, mais le tabac y était encore, et je me suis demandé s'ils vendaient toujours les "pavés du Nord", ces caramels qui faisaient dire à ma mère, quand elle m'envoyait faire des courses et que je lui rendais la monnaie :"ah tiens ! Le chocolat en poudre a augmenté ?"
J'ai marché dans les petites rues, il faisait froid et humide, les lieux n'avaient pas vraiment changé 30 ans après. J'étais seule avec une petite fille de 8 ans qui rentre de l'école, j'étais bien.
Et puis je suis rentré retrouver les miens. Plus ma maison se rapprochait, plus redevenait vif le sentiment de culpabilité. Je me suis engagée dans l'allée, pas très fière, j'ai pénétré dans la maison, un peu piteuse...et mes petits m'ont dit "ah tiens, t'es rentré ?" avant de repartir en cavalant à leurs occupations.
Ok. La prochaine fois, je me fais carrément un weekend end au bord de la mer. Je pense qu'ils ne s'en rendront même pas compte.
Moralité : la culpabilité ne sert â rien, même qu'au fond on s'en doutait un peu...